Idriss OG : la West Coast atlantique — portrait d'une pépite entre le 93 et le Maroc
Trois albums, vingt-quatre titres, près d'une heure quarante de musique autoproduite : portrait d'un rappeur-beatmaker qui fait rouler la west coast sur la côte atlantique marocaine, du périph' du 93 aux sept saints de Chiadma.
Il y a des profils qu'on ouvre par curiosité et qu'on referme deux heures plus tard, la tête pleine de questions. Idriss OG est de ceux-là. Arrivé sur ON AIR début juin, badge vérifié, statut Newcomer, l'homme ne s'est pas présenté avec un single et trois promesses : il a posé d'un bloc trois albums, vingt-quatre titres, près d'une heure quarante de musique — écrite, produite et mixée en autonomie complète. Rappeur, beatmaker, DJ : la fiche annonce la couleur (rap, R&B, soul), et le catalogue la tient.
Une géographie sonore : du périph' à l'Atlantique
Tout, chez Idriss OG, raconte un trajet. D'un côté la Seine-Saint-Denis, nommée sans détour dans « Neuf-trois Banlieue ». De l'autre, un Maroc atlantique omniprésent : Essaouira et Safi en filigrane, l'Atlas en majesté, l'Empire chérifien en étendard. Entre les deux, une autoroute imaginaire que son esthétique visuelle assume jusqu'au bout : sur sa fiche, une lowrider noire glisse sous un panneau « West Coast Blvd », fez vissé sur la tête, couchers de soleil saturés de néons, minarets et zellige en toile de fond.
Le geste est limpide, et il fallait oser le faire avec cette cohérence : prendre l'imagerie de la côte Ouest américaine — celle des Impala qui rebondissent depuis trente ans dans les clips de Los Angeles — et la faire rouler sur l'autre rive de l'océan, côté Maroc. La « west coast » d'Idriss OG n'est plus californienne, elle est atlantique et chérifienne. Sur le papier, ça pouvait n'être qu'un concept de pochette. Sur vingt-quatre titres, c'est une direction artistique.
« morocco-atlantic west coast » : le manifeste
Le premier pilier du catalogue porte le concept jusque dans son titre : morocco-atlantic west coast, onze titres pour environ quarante-quatre minutes. On y trouve la pièce la plus longue de l'album, « Morocco Dawn Gold — west coast atlantic driving » (5 min 01) : un titre-programme, taillé pour la conduite, qui dit exactement ce qu'il fait. Autour, « Cherifian Glow 2 », « Morocco Rising », « Morocco Land of Peace » et sa seconde partie dessinent un Maroc lumineux, fier, apaisé — loin des clichés, proche de la carte postale réinventée.
Détail révélateur pour qui écoute en producteur : le motif « Atlantic West Coast » y existe en plusieurs déclinaisons assumées (« Atlantic West Coast », « Atlantic West Coast 2 », « Atlantic West Coast morocco »...). Ce n'est pas du remplissage, c'est une méthode de beatmaker : travailler un thème en série, comme des prises alternatives qu'on assume de montrer. Peu d'artistes ouvrent ainsi leur atelier.
« Jebel Irhoud fils de l'atlas » : 300 000 ans dans le rétroviseur
Le deuxième disque est le plus court — deux titres — et c'est peut-être le geste le plus culotté du lot. Nommer un projet Jebel Irhoud fils de l'atlas, c'est convoquer le site archéologique marocain où ont été mis au jour les plus anciens restes connus d'Homo sapiens, datés d'environ 300 000 ans. Sa bannière l'affiche d'ailleurs sans trembler : « 300 000 ans d'histoire », crâne doré et chantier de fouilles à l'appui, avec cette ligne qui claque comme un manifeste : ici commence notre histoire.
Se dire « fils de l'atlas » après ça, ce n'est plus de la généalogie, c'est de la profondeur de champ. Là où tant de projets rap jouent la course à l'actualité, Idriss OG choisit l'immémorial. Le format bref — une title track de 4 min 31 et son complément — donne au disque des allures de stèle posée au bord de la route.
« morocco land of peace » : l'album du pont
Sorti le 7 juin, six titres, environ vingt-six minutes : morocco land of peace est le volet le plus narratif — celui où les deux rives se répondent enfin frontalement. « Neuf-trois Banlieue » (4 min 32) ancre le récit côté France ; « atlas » (2 min 30, le titre le plus bref du catalogue) répond côté montagne. Et au centre, le morceau le plus long de toute la discographie : « Idris le Fugitif », 5 min 40.
Impossible, pour qui connaît un peu l'histoire du Maroc, de ne pas entendre l'écho : Idris Ier, prince exilé, fugitif devenu fondateur de la première grande dynastie marocaine au VIIIᵉ siècle. Quand un artiste qui s'appelle Idriss consacre son titre le plus ambitieux à « Idris le Fugitif », la résonance n'a rien d'un hasard de tracklist — c'est un autoportrait en creux, et c'est le genre de double lecture qui sépare un projet qui passe d'un projet qui reste.
L'album referme la boucle avec « Regraga — Seba d Chiadma », dont une troisième déclinaison existe en single : référence directe au pèlerinage printanier des Regraga et aux sept saints du pays Chiadma, entre Safi et Essaouira — très exactement cette côte atlantique que toute l'œuvre arpente. « Les Trois Platines », enfin, glisse l'autoportrait du DJ au milieu du voyage. Rien n'est décoratif : chaque titre est une coordonnée sur la carte.
Les singles : l'atelier à ciel ouvert
À côté des albums, une poignée de titres circulent en autonomes, et la série « Empire chérifien » — quatre déclinaisons, de 2 min 40 à 3 min 40 — confirme la méthode : prendre l'ancien nom du Maroc et le travailler comme un thème à variations, version après version. « Les Sept de Chiadma » (4 min 49) prolonge le motif des sept saints. Là encore, l'artiste montre ses essais comme d'autres cachent leurs maquettes. C'est rare, et c'est précieux pour qui aime entendre une musique se construire.
Ce qu'on entend, sans rien survendre
Soyons honnêtes comme la règle l'exige : Idriss OG démarre. Les compteurs sont ceux d'un nouveau venu, et personne ne réécrira l'histoire en prétendant le contraire. Mais c'est précisément ce qui rend le moment intéressant : il est encore possible d'arriver avant. Ce que le catalogue met déjà sur la table — une direction artistique d'une cohérence totale, des formats maîtrisés (de 2 min 30 à 5 min 40, rien ne traîne), un univers visuel pensé au cordeau et cette double casquette rappeur-beatmaker qui signe les projets les plus personnels — suffit largement à justifier le détour.
La filiation est évidente et assumée : l'élégance roulante de la west coast américaine, le rap français dans sa grande tradition de pont avec le Maghreb. La singularité, elle, est dans le déplacement : Idriss OG ne rappe pas sur le Maroc, il y fait rouler toute une esthétique, lowrider comprise, et la regarde briller au soleil d'Essaouira.
Où l'écouter
L'intégralité du catalogue — les trois albums morocco-atlantic west coast, Jebel Irhoud fils de l'atlas et morocco land of peace, plus les singles — est en écoute sur sa fiche ON AIR. Les titres y sont disponibles à 0,99 € et les albums à 9,99 €, téléchargement à vie. Suivez le profil : quelque chose nous dit que la lowrider n'a pas fini de rouler.
La Rédaction
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